Être un bon touriste

Une des choses qui surprennent le plus les Sénégalais est la manière dont les Occidentaux s’ignorent entre eux. Dans l’Afrique traditionnelle, l’individualisme n’existe pas. Tout être humain appartient à un groupe avec lequel il entretient des rapports affectifs extrêmement puissants. Entre les groupes mêmes, il y a peu de place pour l’indifférence : on est amis ou ennemis et la guerre représente au fond une autre forme d’échange.

Voilà l’homme occidental, avec son moi hypertrophié, projeté dans un monde qui accorde une priorité absolue aux rapports humains. Il a toutes les chances, s’il ne sort pas un peu de son égocentrisme, d’écraser sous ses pieds des piles d’assiettes de porcelaine.., et de ne pas comprendre pourquoi il ne ressent pas autour de lui cette chaleur sénégalaise tant renommée.

Pourtant, elle n’est pas difficile à déclencher. Il suffit de témoigner aux autres intérêt et considération.

Cet intérêt peut se manifester de bien des façons, à commencer par le fait de toujours saluer et de dire bonjour quand on entre dans une pièce ou avant de demander un renseignement dans la rue: le « s’il vous plaît » européen ne suffit pas, il ne sert même à rien, car il n’a pas d’équivalent dans les langues africaines et il est fréquent de s’entendre répondre vertement : « On dit bonjour d’abord ».

Mais, en brousse, être capable de dire ce bonjour dans la langue de son interlocuteur représentera un véritable « Sésame, ouvre toi ». Peu importe que le mot soit mal prononcé ou même qu’on se trompe de langue, au cas où l’on se trouverait dans une localité habitée par des représentants de différentes ethnies. Celui auquel on s’adresse comprend toujours l’intention et en souriant corrige l’intonation ou le mot. La glace est rompue et il n’en faut pas plus pour être traité avec une gentillesse dont nos villes maussades n’ont presque plus idée.

Il est bon que cette simple marque de politesse s’accompagne d’une visite au chef de village ou à l’autorité la plus proche, poste de garde dans un parc, ou même poste de police sur la route si l’on tombe en panne ou si l’on craint de ne pas trouver d’hébergement pour la nuit.

Certes, personne ne jette des pierres à celui qui ne se conforme pas à cette règle. Mais, si l’étranger, dans une petite agglomération, reste de son côté, qu’il ne s’étonne pas de sentir autour de lui une réserve certaine. Cette visite aux notables, à l’instituteur, au sous préfet (qui est généralement d’une autre région et qui s’ennuie parfois un peu) n’est jamais du temps perdu et permettra d’éviter de nombreux impairs embarrassants.

Parmi les questions les plus difficiles à régler, celles concernant l’argent sont les pires. Elles demandent du tact, car il est souvent difficile de savoir si l’on a eu affaire à une gentillesse gratuite…

Le fait de s’adresser à un notable pour trouver un hébergement peut faciliter les choses ; on ne risque pas de blesser en demandant à participer à un équipement collectif, à une « oeuvre » quelconque. Les villages ont tous des problèmes de financement pour leur case de santé, pour l’école, etc. Donner des médicaments, des cahiers et des pointes Bic aux responsables, faire cadeau de sucre, de sel, de boîtes de conserve, etc. à ceux qui vous ont invité à leur table est toujours préférable à la distribution de pièces ou de billets.

Pas d’argent aux enfants

Trop de gens croient s’affirmer, justement, en ayant le porte monnaie facile. Ils se plaignent ensuite d’être harcelés par une foule de quémandeurs que leur propre attitude a suscitée. A Gorée, l’arrivée de la chaloupe s’accompagne encore parfois d’une nuée de gamins qui plongent pour aller chercher des pièces de monnaie jetées par des touristes. Encore ceux là donnent ils quelque chose en échange ! La plupart des enfants, aux abords d’endroits touristiques, se contentent d’exiger « donne moi cent francs »… et commencent d’ailleurs à monter leurs prix !

Le gouvernement sénégalais s’inquiète depuis longtemps du danger moral que représente une telle pratique. Mais il est bien difficile de l’empêcher, bien qu’il ne soit pas rare de voir des adultes intervenir lorsqu’ils surprennent ces minirackets. Cependant, les seuls qui puissent changer la situation efficacement, ce sont justement ceux que l’on sollicite ainsi. Il est incohérent de reprocher une mendicité qui a été à ce point provoquée. On peut encore réagir en refusant systématiquement de donner de l’argent à un enfant ou même à un mendiant. Il ne manque pas d’occasions, par le biais de multiples associations que l’on peut soimême rencontrer, de donner d’une manière beaucoup plus efficace et qui ne risque pas de détériorer ni l’âme des enfants ni les rapports entre adultes.

Mais cela n’empêche certainement pas d’inviter l’enfant qui a gentiment servi de guide à boire une consommation avec soi, voire à partager un pique nique il se sentira votre « ami » et sera enchanté.

La photographie

Photographier pose un problème. S’il est vrai que certains en font un commerce, pour beaucoup être pris en photo représente une sorte de viol. Il convient donc de demander l’autorisation et de ne jamais insister en cas de réticence. Mais il est vrai également que bien des gens, sans être choqués, ont l’impression qu’ils donnent véritablement quelque chose d’eux mêmes et s’attendent à un geste en échange. L’idéal est d’avoir un polaroïd permettant de répondre à ce don par un don proportionné.

Le touriste s’étonne souvent de la longueur des salutations échangées par les Sénégalais. Ces salutations ont pourtant une raison d’être. Quand autrefois un étranger arrivait dans un village en se réclamant d’une famille qui y était connue, la manière la plus efficace de vérifier ses dires sans mettre officiellement sa parole en doute consistait à lui poser mille questions sur la santé de tous les membres de cette famille. Si les réponses étaient satisfaisantes, l’étranger était tacitement accepté. Il y a aussi dans ces salutations une véritable prise de contact qui facilite les rapports ultérieurs. Elle traduit à merveille cette attention aux autres qui est la caractéristique de la personnalité africaine.

Un peu d’humour

Enfin, pour créer des rapports détendus avec des Sénégalais, il vaut mieux ne pas laisser percer une trop haute idée de sa personne ! Leur finesse est extrême et si la sympathie et la cordialité authentiques provoquent des sentiments de même nature, une curiosité teintée de condescendance n’est certes pas la bonne façon de se faire apprécier d’eux. En outre, leur sens de l’observation et leur taquinerie légendaires ont vite fait de détecter points faibles et ridicules chez leur interlocuteur, et celui ci a tout intérêt à ne pas jouer les personnages importants.

En revanche, tout passe dans une discussion, même vive, à partir du moment où l’on accepte les critiques ou les moqueries avec simplicité et sens de l’humour… quitte à les rendre avec usure tout se terminera alors en plaisanteries et en rires.

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